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Faits-divers d'autrefois

La presse d'autrefois a d'abord servi à annoncer les adjudications, les faillites, les ventes... Progressivement, les réclames s'y sont insérées, en même temps que les billets d'humeur du journaliste - rédacteur - imprimeur. Peu à peu, celui-ci raconte les faits de la ville, et très vite les faits-divers. Nous passons de la création de fontaines au meurtre le plus sanglant.

Laissez-vous conter l'histoire de votre ville et de ses alentours à travers la presse charentaise conservée à la bibliothèque municipale de Cognac. Découvrez ci-dessous des articles extraits de "L'Indicateur de Cognac", dont le plus ancien numéro date de 1837.

L'inauguration de la salle de théâtre, dimanche 26 août 1838

extrait de "L'indicateur de Cognac : journal commercial, littéraire, agricole..."

 

 

Il faut donc que nous parlions du théâtre et de son inauguration ? Comment ! La ville possède un édifice qui était depuis longtemps l’objet de ses plus vifs désirs, qui lui assure un rang parmi les villes de plaisirs et de distractions, qui fait enfin disparaître cet aspect de village, ce calme plat qui en faisaient le séjour le plus insipide possible, et le journal de la localité n’en dirait rien, ne ferait pas mention d’un si grand progrès ? Non, nous ne méconnaîtrons pas à ce point nos devoirs, et tout en regrettant de n’avoir pas à en rendre un compte plus flatteur et surtout plus en harmonie avec nos sentiments et nos prévisions, nous dirons un mot des trois représentations qui nous ont été données.

 

Et d’abord, nous devrions peut-être parler de la salle, entrer dans quelques détails sur ses beautés et sur ses défauts (qui n’a pas de défauts ?) mais nous n’en ferons rien, car outre que nous pourrions faire erreur dans cet examen, nous sommes trop fortement convaincu qu’elle est au-dessus de ce que l’on devait attendre, pour la soumettre à une critique que, selon nous, personne n’a le droit de lui faire subir. Seulement nous dirons que la fraîcheur, l’élégance des loges, la beauté du lustre, la richesse et la gracieuseté des peintures et particulièrement de celles de la coupole, sont remarquables. En un mot l’aspect intérieur de cette salle nous a ravi et a excité au plus haut degré notre satisfaction. Nous pensons que ce sentiment a été partagé par tous les spectateurs, et que l’auteur du billet qui a été jeté sur la scène et lu par le directeur, a été l’interprète fidèle de l’opinion publique. Cependant, il faut le dire, aucune démonstration de surprise ou d’admiration n’est venue justifier notre opinion. Le parterre, ce juge si ordinairement si actif et si prompt à rendre ses arrêts bons ou mauvais, semblait avoir fait abnégation de ses droits et presque de ses facultés. À la levée du rideau, de fraîches et élégantes décorations paraissent et pas la moindre émotion ne se manifeste ! Certes nous ne sommes pas partisan de ces applaudissements outrés qui ont l’air quelquefois d’une cabale, mais il nous semble qu’il est des circonstances où de bienveillantes démonstrations sont une prime d’encouragement à laquelle le zèle et le bon vouloir, même en l’absence de talents supérieurs, ont des droits incontestables. Mais rien ! Le talent et le zèle n’ont recueillis que les fruits amers de l’indifférence !

C’est dimanche 19 qu’a eu lieu la première représentation composée de la dame blanche, opéra comique. Déjà des loges étaient louées d’avance, des places de pourtour retenues, et tout devait croire à une foule immense. L’enthousiasme semblait porté à son comble. Chacun paraissait attendre avec impatience l’ouverture de la porte. Cependant l’heure arrive, on ouvre et quand la toile se lève, beaucoup de places restent encore vides... Toutefois, il y avait assez de spectateurs pour offrir un coup d’oeil d’autant plus ravissant qu’il avait, pour la localité, tout le charme de la nouveauté.

La froideur avec laquelle le parterre avait passé l’inspection de la salle, devait donner la mesure de l’accueil qui attendait les acteurs. Mais s’il a jugé à propos de se taire, nous ne sommes pas forcé de confirmer son jugement. Qu’il nous soit donc permis de rendre aussi le nôtre. Nous avons été satisfait de la manière dont la pièce, peut-être u peu difficile pour la troupe, a été conduite. La voix fraîche quoique pas assez quelquefois ménagée, de la première chanteuse et ses manières distinguées, ont généralement plu. Le ténor, sans avoir une voix très étendue, a assez de goût pour en tirer un bon parti. Nous dirons presque le contraire de la basse-taille : il a une belle voix, mais il ne la dirige pas toujours avec tout l’art désirable. Avec du travail, il peut arriver à quelque chose de très bien.

Mardi a eu lieu la deuxième représentation. Dans la première pièce Elle est folle, le rôle du fou a été bien rempli par M. Emile ; il y a quelque chose de creux, de sinistre dans sa voix brève et saccadée qui donne à ses paroles cet air de vérité et de naturel qui favorise singulièrement son jeu. On lui trouve quelque chose de boccage.

Dans la seconde pièce, L’Étudiant, et la grande dame, M. Poirier s’est montré bon comique. Corbineau a été justement applaudi. Nous ne devons pas non plus oublier la jeune Corine qui annonce les plus heureuses dispositions.

Mais si nous abandonnons un instant la scène, pour porter nos regards dans la salle, quel triste aspect se présente ! Les loges presque toutes vides, le parterre à moitié garni, en un mot, le calme et le désert remplacent le mouvement et l’animation qui régnaient dimanche ! La plupart des personnes qui avaient témoigné le plus d’impatience de voir achever la salle qu’elles devaient contribuer à orner, ont été sourdes à l’appel des artistes. Les loges étaient là tristement fermées et froides comme un corps sans vie ! Ce nouveau temple des arts qui devait les délices de la société cognaçaise, serait-il donc déjà sacrifié à d’autres distractions ? Thalie aurait-elle quelque rivale préférée ? Ou bien l’indifférence a-t-elle remplacé cette enthousiasme qui semblait inaltérable ? Nous partageons avec beaucoup de personnes l’étonnement que cause un pareil résultat.

Enfin est arrivée la troisième représentation ; même rareté de spectateurs, et par conséquent même exiguïté de la recette. Cependant le spectacle annoncé était de nature à faire espérer nombreuse société. La fête du village voisin, opéra comique et Renaudin de Caen, devaient attirer les amateurs. Du reste ces deux pièces ont été bien rendues et l’on a généralement été satisfait. M. Ménard dans le rôle de Henry a bien chanté, et surtout ce morceau difficile : vous riez. Renaudin de Caen ressemblait bien un peu à Corbinaud, mais il a beaucoup fait rire. Au surplus, on doit d’autant moins lui reprocher d’être toujours le même rôle. On ne cite que Bouffé qui fasse pleurer et pouffer de rire dans la même soirée.

Qu’il nous soit permis maintenant d’ajouter un mot de réflexion sur cette espèce d’abandon que l’on semble vouer au théâtre dès son ouverture.

Nous ne voulons point ici faire la guerre aux personnes, quoique nous eussions beau jeu, car dans une petite ville on voit tout, on sait tout ; mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que ce sont précisément les personnes qui paraissaient le plus désirer une salle de spectacle, qui en ont encouragé l’érection et dont la position pécuniaire est loin de s’opposer à de si faibles dépenses ; ce sont ces mêmes personnes sur le concours desquelles on devait le plus compter, qui désertent maintenant une salle qui dont elles semblaient d’avance avoir pris possession et qui ainsi vides des loges qu’elles savaient leur être destinées ! d’où vient donc ce changement si subit ? Pourquoi cette indifférence ou même ce dégoût pour le théâtre ? Il peut exister quelques personnes dont l’âme timorée et les sentiments religieux ne permettent pas la fréquentation d’un pareil temple, mais il en est beaucoup qui ne peuvent avoir ces scrupules et dont le goût pour les plaisirs mondains n’est pas un problème. On pourrait peut-être encore concevoir que chez quelques personnes toujours préoccupées de grandes spéculations commerciales, l’esprit se trouvât ainsi éloigné de toute participation aux jouissances artistiques, aux plaisirs moins positifs de la société ; mais les dames doivent-elles partager ces sentiments et déserter un monde qui les réclame et qui a besoin de leur présence ? Non, sans doute, et plus nous cherchons à nous expliquer ce qui se passe, moins nous pouvons nous en rendre compte. Nous savons que l’esprit humain est sujet à de grandes bizarreries, mais il y a ici quelque chose de plus que de la singularité, il y a dans un tel résultat de désillusionnement, déception pour l’homme qui a sacrifié son temps et son argent et son argent à élever aux habitants de Cognac, un édifice destiné à leurs plaisirs et qui semble devenir pour la plupart, un sujet de dédain ! Puis croyez donc aux promesses et aux protestations !

 Les articles sont issus de la presse charentaise conservée à la bibliothèque municipale de Cognac et sont consultables en salle d'études sur demande. Pour plus de renseignements sur les conditions d'accès et de consultation, cliquez ici.